Les tracances : quand le travail s’invite en vacances

Publié le 22 Août 2022
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À force de travailler le soir, le week-end, pendant les jours fériés et parfois même durant une partie des vacances, il fallait peut-être s’y attendre : le temps libre finit par prendre sa revanche. Une nouvelle manière de vivre les congés s’installe progressivement dans les entreprises comme dans les familles. Son nom ? Les tracances.

Derrière ce terme se cache une réalité qui interroge autant qu’elle séduit. Est-il encore possible de profiter pleinement de ses vacances tout en restant connecté à son activité professionnelle ? Cette nouvelle organisation représente-t-elle une formidable liberté ou un risque supplémentaire pour notre équilibre ?

Alors, les tracances sont-elles une évolution naturelle du travail moderne ou un nouveau piège de l’hyperconnexion ?

Les tracances, une nouvelle façon de travailler… ailleurs

Le mot tracances est issu de la contraction des mots travail et vacances. Le concept serait apparu au Canada avant de gagner progressivement de nombreux pays, notamment avec l’essor du télétravail.

Son principe est simple : partir sur son lieu de vacances tout en continuant à exercer son activité professionnelle pendant quelques jours, voire pendant toute la durée du séjour, selon une organisation plus ou moins flexible.

Depuis la crise sanitaire et la démocratisation du télétravail, cette pratique connaît un véritable essor. Désormais, un ordinateur portable, une connexion internet stable et un smartphone suffisent pour travailler depuis une maison de campagne, un chalet à la montagne ou une terrasse face à la mer.

Le bureau devient alors un concept mobile.

Qui pratique les tracances ?

Les premiers concernés sont naturellement les cadres, les dirigeants, les indépendants, les consultants ou encore les professions intellectuelles dont l’activité repose principalement sur les outils numériques.

Leur quotidien ressemble souvent à ceci :

  • répondre aux e-mails dès le réveil ;
  • participer à une visioconférence depuis le lieu de vacances ;
  • traiter quelques dossiers entre deux activités familiales ;
  • rester joignable en permanence ;
  • gérer les urgences à distance.

Pour beaucoup, cela paraît presque normal.

Après tout, lorsque le travail peut être réalisé depuis son domicile, pourquoi ne pourrait-il pas l’être depuis le bord de l’océan ou un village de montagne ?

Cette logique semble séduisante. Pourtant, elle mérite d’être interrogée.

Les tracances ne sont finalement qu’une nouvelle forme du “blurring”

À première vue, les tracances semblent être une innovation.

En réalité, elles prolongent un phénomène déjà bien connu dans le monde du travail : le blurring.

Ce terme anglais désigne l’effacement progressif de la frontière entre la vie professionnelle et la vie personnelle.

Autrefois, les limites étaient relativement claires :

  • on quittait le bureau ;
  • on rentrait chez soi ;
  • la journée de travail était terminée.

Aujourd’hui, ces frontières deviennent beaucoup plus floues.

Le smartphone professionnel nous accompagne partout.

Les notifications arrivent le soir.

Les réunions peuvent être organisées depuis la cuisine.

Les dossiers nous suivent dans le train, l’avion ou au camping.

Les tracances ne font finalement qu’étendre cette logique jusqu’au temps des congés.

Des vacances… mais pas complètement

Les adeptes des tracances arrivent parfois plusieurs jours avant le début officiel de leurs congés afin de continuer à télétravailler depuis leur destination.

D’autres choisissent une organisation différente.

Dans un couple, par exemple, l’un travaille pendant que l’autre est déjà en vacances avec les enfants. Quelques jours plus tard, les rôles s’inversent.

Sur le papier, cette formule semble idéale.

Elle permet :

  • d’éviter les embouteillages des grands départs ;
  • de prolonger le séjour ;
  • de profiter davantage du lieu choisi ;
  • de limiter les jours de congés consommés.

Pour certains, c’est même une nouvelle forme de liberté.

Mais cette liberté reste parfois toute relative.

Car travailler depuis un lieu de vacances demeure du travail.

Il convient également de rappeler qu’en France, le télétravail ne peut pas toujours être exercé depuis n’importe quel endroit. L’employeur doit généralement connaître le lieu où travaille le salarié, notamment pour des questions d’assurance, de responsabilité et de sécurité au travail. Beaucoup de collaborateurs l’ignorent encore.

Les bénéfices des tracances

Il serait injuste de ne voir que les inconvénients.

Les tracances répondent aussi à de véritables attentes.

Elles permettent notamment de :

  • réduire le stress lié aux départs en vacances ;
  • mieux répartir sa charge de travail ;
  • profiter plus longtemps d’une destination ;
  • limiter certaines interruptions d’activité ;
  • conserver davantage de jours de congés pour d’autres projets.

Certaines personnes apprécient également le fait de travailler dans un environnement agréable.

Une terrasse ensoleillée ou une maison au calme peuvent parfois favoriser la concentration et diminuer le niveau de stress.

À condition, bien entendu, que cette organisation reste choisie et non subie.

Les risques : une déconnexion qui n’arrive jamais

C’est précisément là que réside le principal danger.

Notre cerveau a besoin de véritables périodes de récupération.

Les neurosciences montrent que les moments de repos favorisent la créativité, la mémorisation, la prise de recul et la résolution de problèmes.

Lorsque nous restons constamment connectés, cette récupération devient incomplète.

Les conséquences peuvent alors apparaître progressivement.

Un cerveau qui ne coupe jamais

Même si l’on travaille seulement une heure par jour pendant les vacances, notre cerveau reste mobilisé.

Il continue d’anticiper.

Il attend le prochain message.

Il pense aux dossiers en cours.

Il garde une partie de son attention tournée vers le travail.

Cette disponibilité mentale permanente empêche souvent une véritable récupération.

Une famille qui ne profite jamais totalement de nous

Les proches ne réclament pas seulement notre présence physique.

Ils attendent surtout notre disponibilité.

Combien de repas interrompus par un appel professionnel ?

Combien de promenades ponctuées par des réponses à des e-mails ?

Combien d’enfants qui entendent :

“Attends deux minutes, j’ai juste un dossier à terminer…”

Les tracances peuvent ainsi créer une illusion de présence.

On est là.

Mais pas complètement.

Une créativité qui s’appauvrit

Les meilleures idées naissent rarement devant une boîte mail.

Elles apparaissent souvent lorsque notre esprit vagabonde.

En marchant.

En lisant.

En discutant.

En observant.

En jouant avec ses enfants.

En laissant simplement notre cerveau respirer.

Les vacances constituent justement un formidable espace de recul.

Elles permettent de revenir avec :

  • davantage d’énergie ;
  • un regard neuf ;
  • de nouvelles idées ;
  • des solutions auxquelles nous n’aurions jamais pensé au bureau.

En restant continuellement connecté, nous nous privons parfois de cette richesse.

Le véritable enjeu : savoir choisir

Le débat ne consiste probablement pas à savoir si les tracances sont bonnes ou mauvaises.

Comme beaucoup d’évolutions du travail, elles peuvent représenter une opportunité lorsqu’elles sont librement choisies, ponctuelles et encadrées.

En revanche, elles deviennent problématiques lorsqu’elles s’imposent progressivement comme une norme implicite.

Lorsqu’un collaborateur se sent obligé de consulter ses messages pour montrer son engagement…

Lorsqu’un manager envoie naturellement des demandes en plein mois d’août…

Lorsqu’un dirigeant ne s’autorise plus jamais une véritable coupure…

Alors le risque d’épuisement augmente silencieusement.

Le droit à la déconnexion n’est pas seulement une disposition réglementaire. Il constitue aussi une condition essentielle de la performance durable.

Et si les vraies vacances étaient devenues un luxe ?

Finalement, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si l’on peut travailler pendant ses vacances.

La vraie question est de savoir si l’on s’autorise encore à ne pas travailler.

À accepter de manquer un e-mail.

À laisser une notification sans réponse.

À faire confiance à ses équipes.

À disparaître quelques jours sans culpabiliser.

Parce qu’au fond, les vacances ne servent pas uniquement à changer de décor.

Elles permettent surtout de changer de rythme.

Votre famille, vos amis et vos proches méritent sans doute de vous retrouver pleinement disponible, attentif et reposé.

Et vous aussi.

À moins que vous ne préfériez finalement remplacer une partie de pétanque entre amis, le chant des cigales et un déjeuner en terrasse… par une visioconférence en chemise à fleurs et espadrilles.

Après tout, chacun sa définition des vacances.

Bonne rentrée… et surtout, bonne déconnexion.

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